14 Conclusion : la distribution et l'accès aux titres d'auteurs canadiens

Le ministère du Patrimoine canadien, à travers le Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition, a comme objectif d'assurer l'accès à une grande diversité de livres d'auteurs canadiens tant au pays qu'à l'étranger. Par la présente étude, le gouvernement canadien a cherché à mieux connaître les conditions dans lesquelles sont distribués les livres d'auteurs canadiens de langue française et à cerner les principaux enjeux qui touchent la diffusion et la distribution de livres au Québec et au Canada français.

Que peut-on conclure en ce qui a trait à l'accès pour tous les éditeurs et les titres d'auteurs canadiens à un service de distribution sur le territoire national? Comment qualifier l'accès pour tous les titres d'auteurs canadiens au réseau de la vente au détail? Et qu'en est-il de l'accès pour toutes les communautés de langue française au Canada au produit culturel qu'est le livre?

Reconnaissons d'un premier abord que la grande majorité des éditeurs canadiens ont accès à un distributeur pour le territoire national, et que les plus petits éditeurs ne semblent pas nécessairement condamnés à travailler avec les plus petits distributeurs. D'après les données de la BTLF, 93,5 % des éditeurs canadiens de langue française sont distribués sur le territoire canadien, ce qui constitue une proportion importante. De même, 89,3 % des titres canadiens inscrits dans Memento sont distribués sur le territoire canadien, ce qui laisse entrevoir la grande capacité du système de distribution de livres au Canada français à rendre disponible une grande majorité de titres d'auteurs canadiens de langue française. Également, en moyenne, les livres québécois et canadiens-français sont mis en marché dans des proportions six fois plus importantes que les livres étrangers. Enfin, lorsqu'on prend connaissance des listes d'éditeurs inscrits chez chacun des distributeurs, on constate que les plus petits éditeurs sont répartis parmi les distributeurs, plutôt que de se retrouver confinés dans un même groupe de distribution.

Toutefois, suffit-il de conclure une entente avec un distributeur pour garantir à ses titres un accès équitable au marché de la vente au détail? Nos recherches et nos entretiens ont démontré qu'il était très difficile d'être un petit poisson dans un grand aquarium. Les diffuseurs, de plus en plus axés sur la rentabilité et souvent régis par la logique de la recherche du best-seller, accordent évidemment plus d'attention aux éditeurs plus connus et aux livres plus vendeurs. C'est pourquoi des groupes de petits éditeurs, comme les membres du Regroupement des éditeurs canadiens-français ou ceux de la Coopérative de diffusion et de distribution de livres, ont cherché à développer des structures de diffusion qui leur sont propres et qui sont mieux adaptées à leurs réalités, de façon à maîtriser les stratégies et les efforts accordés à la mise en marché de leurs titres. De plus en plus d'éditeurs cherchent et développent des options de diffusion de leurs titres qui sortent des cadres établis, et reposent moins sur les grandes entreprises de diffusion et de distribution, quitte à assumer une plus grande part du risque associé à la mise en marché de leurs titres. Une meilleure prise en main par les éditeurs de la diffusion de leurs propres titres explique en partie la réduction de la place tenue par les distributeurs canadiens de langue française, tant dans la vente finale que dans la revente de livres au Canada.

Au Québec, la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre (Loi 51) et le recours à l'office comme mécanisme de commercialisation des nouveautés, ont largement favorisé la diversité de l'offre de titres d'auteurs québécois et l'accès aux livres – plus particulièrement aux livres québécois – dans l'ensemble des communautés dispersées sur le territoire. En facilitant le travail des distributeurs et des libraires, l'office a en effet permis à une grande variété de nouveaux titres d'atteindre automatiquement les points de vente, et de faire partie de l'offre de produits de lecture à l'intention du public. Des titres d'auteurs peu connus ont ainsi réussi à percer dans un marché qui ne prévoyait pas leur succès a priori. De même, malgré la charge qu'elle impose sur l'industrie, la possibilité de retourner les livres invendus permet à la librairie de prendre des risques avec des œuvres d'auteurs moins connus, améliorant ainsi l'accès à une plus grande diversité de titres, plus particulièrement de titres d'auteurs canadiens. D'ailleurs, le retour sur l'office et le réassort, basé sur le nombre d'exemplaires, est différent pour les titres québécois (27,04 %) et les titres étrangers (32,51 %), ce qui permet de croire à l'efficacité des diffuseurs et distributeurs à bien planifier le positionnement des titres québécois et canadiens-français dans le réseau des librairies.

Par ailleurs, les mécanismes d'achat prônés par la Loi 51 ont permis aux libraires locaux de garantir un accès à leur propre marché, du moins au marché des institutions publiques, assurant ainsi un minimum de ventes essentiel à la survie de la librairie en région. Les mécanismes du marché de livres de langue française, du moins au Québec, prévoient des balises assurant un accès équitable au marché pour les titres publiés et à une diversité de titres pour les communautés.

Toutefois, ce fragile équilibre est aujourd'hui menacé. En effet, à cause principalement de l'augmentation continue du nombre de nouveautés, l'office semble de plus en plus difficile à gérer, et elle est progressivement remplacée par le prénoté. Rappelons-nous que chaque semaine, en moyenne, 564 nouveautés sont expédiées dans les réseaux de librairies et de grande surface au Québec et au Canada français. À ce rythme, il devient impossible pour le libraire d'honorer toutes les ententes de mise en office et d'offrir tous les titres à ses clients. C'est pourquoi on remet dorénavant en question les modalités de mise en marché à travers l'office, qu'on souhaiterait réviser afin quelles répondent mieux aux nouvelles réalités de la filière du livre. Malheureusement, les titres à tirage réduit et les titres d'éditeurs et d'auteurs moins connus risquent de faire les frais d'une éventuelle révision de l'office. Reconnaissons qu'il est peu probable qu'une révision de l'office accorde une plus grande place aux titres moins connus : comme on tend à le faire de plus en plus pour des raisons évidentes, on cherchera des solutions qui limiteront le nombre de titres mis à l'office, privilégiant ainsi les meilleurs vendeurs, dans le but de rentabiliser un réseau de mise en marché du livre déjà fragile. Il y a lieu de s'inquiéter de l'incidence d'une éventuelle révision de l'office sur l'accès à une diversité de produits.

Dans les autres provinces canadiennes, l'accès aux livres de langue française est toujours déficient : on ne peut que constater la faible capacité du système à rendre les livres disponibles aux communautés de langue française réparties sur l'ensemble du territoire national. Cette question mérite une attention particulière des gouvernements, et devrait faire l'objet d'une stratégie spécifique en vue de mieux répondre à ce besoin essentiel d'accès à une diversité de titres de langue française pour des communautés en milieu linguistique minoritaire.

La filière du livre connaît également des changements importants liés à l'accès à des outils technologiques de plus en plus sophistiqués destinés à faciliter la commercialisation des livres. L'implantation de normes d'échanges entre distributeurs et détaillants permet déjà à chacun de connaître des économies importantes et d'améliorer la fiabilité et l'efficacité des échanges de commandes, de factures, de bordereaux de livraison et de plusieurs autres documents liés aux retours et aux réclamations. On constate que les systèmes améliorés de gestion chez les distributeurs et les libraires ont déjà amené ceux-ci à gérer les stocks avec plus de soin et à retourner plus rapidement des titres dont le rendement en librairie ne semble pas suffisant, limitant toutefois le temps de présence des titres moins vendeurs en librairie. Par ailleurs, le Système d'information sur les ventes (SIV), dont l'implantation est annoncée pour février 2009, permettra de connaître au jour près le comportement de chacun des titres mis en marché. Il promet d'améliorer grandement l'efficacité et l'efficience de la mise en marché de livres au Québec et au Canada français. Toutefois, le recours au SIV risque également d'accentuer l'importance du rendement des titres en librairie et par le fait même de limiter la présence des titres dont les ventes seraient plus lentes. Les probabilités qu'un titre d'auteur moins connu surprenne en trouvant un marché qui n'était pas prévu a priori s'amoindrissent : les ventes seront de plus en plus prévisibles grâce à des outils sophistiqués, basés uniquement sur les résultats de ventes.

Enfin, la concentration et l'intégration qui touchent la filière du livre influencent ment les conditions de la distribution de livres, dans un contexte de recherche de rentabilité à tout prix. Un ouvrage disposant d'une forte mise en place est, et sera toujours, plus rentable et plus facile à distribuer qu'un ensemble de plusieurs livres dont les ventes sont réduites et plus aléatoires. Advenant une concentration accrue de la diffusion-distribution, ou un mouvement grandissant d'intégration des entreprises du secteur du livre, cette contrainte de rentabilité, c'est-à-dire la concentration des activités sur les seuls titres à fortes mises en place, risque fort de s'imposer davantage, au détriment d'une diversité de l'offre et de l'accès aux livres de langue française sur l'ensemble du territoire. En privilégiant a priori les intérêts financiers, en accordant une place grandissante au best-seller, on limite considérablement la venue de nouveaux éditeurs qui pourtant alimentent la filière du livre de nouveaux auteurs souvent parmi les plus novateurs. Peut-être les distributeurs de plus en plus gros hésiteront-ils davantage à accepter de distribuer les petits éditeurs ou les titres qui ne représentent par un seuil de vente assuré et qui constituent un risque jugé trop grand.

Le secteur du livre de langue française au Canada change à un rythme accéléré, et les distributeurs ne sont pas à l'abri de mutations suscitées par le développement de nouvelles technologies et la nécessité d'une rentabilité dictée par les lois des entreprises et une concurrence de plus en plus forte. Autant des innovations amélioreront – et améliorent déjà – la qualité du travail des diffuseurs et distributeurs, autant elles sont appelées à modifier la place des plus petits éditeurs et des auteurs moins connus et risquent de réduire la diversité de l'offre pour le public canadien. Heureusement que de nouveaux outils existent qui facilitent la mise en marché de ces titres plus marginaux, et que des modèles apparaissent qui changent la façon traditionnelle de définir le rapport entre l'éditeur, le diffuseur-distributeur et le détaillant. Il est à espérer que les mutations que connaît actuellement la filière du livre ne constitueront pas un frein à la diversité de l'offre et à l'accès aux livres sur l'ensemble du territoire canadien, mais qu'elles permettront de réduire les barrières à une meilleure distribution de livres au Québec et au Canada français.

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