12 Les enjeux spécifiques des petits éditeurs

Dans un contexte où la concentration est de plus en plus grande dans le secteur de la distribution de livres, et où le nombre de titres publiés augmente de façon continue, le petit éditeur a de plus en plus de difficultés à trouver un partenaire de diffusion et de distribution. Les distributeurs de plus en plus gros hésitent davantage à accepter de distribuer les petits éditeurs ou les titres qui ne représentent par un seuil de vente assuré et qui constituent un risque jugé trop grand. Ils trouveront le mandat trop exigent en termes d'efforts de diffusion et d'espace d'entreposage, et les retombées financières trop faibles. Il est logiquement plus avantageux de vendre 50 exemplaires d'un titre qu'un exemplaire de 50 titres.

Par ailleurs, le petit éditeur qui aura réussi à conclure une entente de diffusion-distribution n'aura pas la garantie de recevoir un traitement équitable, et ses titres de recevoir toute l'attention qu'il aurait souhaitée. Puisqu'ils disposent d'un temps limité pour présenter les nouveautés aux libraires, plusieurs représentants ne présentent pas toutes les nouveautés, et donnent évidemment la priorité aux auteurs connus et aux titres meilleurs vendeurs.

Ces conditions qui s'imposent dans un secteur de la distribution de plus en plus concentré risquent de nuire grandement à la diversité de l'offre. Le choix des titres qui seront disponibles au public, dans des conditions favorables, se fait avant tout sur le potentiel de vente du titre et moins sur son caractère novateur ou sur sa contribution littéraire.

Certains groupes de petits éditeurs ont cherché à développer des solutions davantage adaptées à leur statut et à leurs moyens, et plus propices à leur donner une plus grande visibilité. Comme nous l'avons déjà mentionné, les éditeurs membres du Regroupement des éditeurs canadiens-français (éditeurs de langue française œuvrant en milieu linguistique minoritaire) se sentaient moins bien traités par les représentants de leur distributeur ; certains d'entre eux n'avaient même pas la production propice pour susciter l'intérêt d'un distributeur. En 1991, en partenariat avec le distributeur Prologue, ils décidaient de prendre eux-mêmes en charge la diffusion de leurs titres en embauchent leur propre représentant commercial, et de confier seulement leur distribution à Prologue. Cette entente permettait aux éditeurs de s'assurer que chacune de leurs nouveautés serait présentée adéquatement aux libraires : ils gagnaient ainsi un rôle plus actif dans l'établissement de la stratégie de mise en marché de leurs titres. Pour le distributeur, cette formule lui permettait de réduire son risque puisque dorénavant, il n'était plus rémunéré en fonction des ventes, mais plutôt en fonction de chaque mouvement de livre. Cette solution avait alors été applaudie par les libraires et s'est avérée très positive pour les éditeurs du RÉCF.

La Coopérative de diffusion et de distribution du livre (CDDL) constitue un autre exemple de solution adaptée aux petits éditeurs. En 2006, les dirigeants d'une douzaine de petites maisons d'édition (se qualifiant eux-mêmes de microéditeurs), devant leur impossibilité de trouver un distributeur disposé à les représenter, décidaient de mettre sur pied une coopérative de diffusion et de distribution. La coopérative regroupe aujourd'hui plus d'une trentaine d'éditeurs diffusés, ce qui dénote un intérêt certain pour la formule et qui laisse penser que les résultats sont suffisamment probants pour justifier non seulement le maintien du service, mais également permettre son essor. En combinant leurs efforts, et en organisant des activités de promotion hors des sentiers battus, ils réussissent à exposer leurs titres au public et – quoique non sans difficulté – à en placer un certain nombre sur le marché, principalement auprès de librairies indépendantes et d'une chaîne de librairies.

Par ailleurs, devant l'impossibilité de développer une entente avec un diffuseur-distributeur ou compte tenu de leur insatisfaction devant le peu de visibilité accordée par leur diffuseur-distributeur, un certain nombre de petits éditeurs québécois ont décidé de distinguer les activités de diffusion et de distribution de leurs titres, et de confier chacune à une entreprise différente. Ce qui les démarque des autres éditeurs québécois, c'est qu'ils ont opté pour confier la diffusion de leurs titres aux grands diffuseurs français (Flammarion, Gallimard, Hachette) qui ont trouvé avantageux d'ajouter des titres nationaux à leur catalogue, se permettant ainsi une meilleure crédibilité auprès des détaillants. Les éditeurs concernés sont automatiquement distribués par la Socadis. Ainsi, ces petits éditeurs (notamment Lux éditeur, La Pastèque, Art global, Les Allusifs, Alto, Le Lézard amoureux, Héliotrope, Nota Bene, et plus récemment Marchand de feuilles) figurent parmi les rares éditeurs nationaux diffusés par ces diffuseurs étrangers. Et la stratégie semble avoir très bien porté si l'on en juge par les succès de librairie que connaissent plusieurs de ces jeunes éditeurs. Fait étonnant, par contre, cette solution semble ne s'appliquer qu'au territoire canadien, puisque aucun des éditeurs n'est diffusé en France par son diffuseur canadien.

Mentionnons enfin qu'en France, plusieurs petits éditeurs ont décidé de se regrouper autour d'un service de distribution des petits éditeurs appelé Calibre1. Calibre est destiné à assurer la distribution des petits éditeurs, en général autodistribués. Son organisation est classiquement fondée sur le regroupement des différents flux, physiques, administratifs et financiers, qui permet des économies d'échelle et des gains de temps, tant pour les éditeurs que pour les libraires.

Les stocks restent chez l'éditeur. Calibre reçoit des librairies les commandes de tous les éditeurs représentés, et les regroupe par éditeur, de façon à transmettre à celui-ci une seule commande regroupant les besoins de toutes les librairies. Ainsi, l'éditeur n'envoie au centre qu'un ensemble de titres qui seront regroupés avec les envois de tous les autres éditeurs représentés et répartis ensuite auprès de chacune des librairies. L'éditeur n'expédie qu'une seule facture à Calibre qui ne transmet également qu'une seule facture à la librairie, tous les titres ayant été regroupés.

Calibre est responsable du recouvrement des comptes et le risque des impayés sont à sa charge. Calibre est associé au Centre d'exportation du livre français (CELF) qui assure le traitement des flux logistiques de Calibre.

Calibre est un service sans but lucratif : les revenus sont redistribués par le biais d'une baisse des commissions et l'amélioration du service.

Notes

1. L'information qui suit est prise directement du site du Syndicat national des éditeurs, au www.sne.fr/pages/informations/calibre.html. 

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