11 La concentration et l'intégration dans l'industrie
Le secteur du livre des vingt dernières années a connu deux mouvements distincts mais complémentaires qui en ont grandement changé l'environnement : la concentration et l'intégration.
La concentration a été particulièrement importante chez les éditeurs et les libraires. Les années 1990 ont vu apparaître les premiers groupes d'édition. En littérature générale, Sogides (qui regroupait déjà quelques maisons d'édition) formait le Groupe Ville-Marie. En scolaire, grâce à des acquisitions et des fusions, le Groupe Beauchemin et le Groupe Gaëtan Morin étaient formés. À la fin des années 1990 et dans les années 2000, la concentration accélère le rythme et les groupes prennent de l'ampleur : Quebecor acquiert un nombre toujours croissant de maisons individuelles de même que le Groupe Sogides/Ville-Marie, alors que les Éditions de la Chenelière fusionnent avec le Groupe Gaëtan Morin Éditeur puis acquièrent le Groupe Beauchemin, avant d'être elles-mêmes achetées par Transcontinental. Par ces divers mouvements, on voit se profiler deux grands groupes d'édition : Quebecor principalement dans le secteur littéraire (le groupe comprend également un éditeur scolaire), Transcontinental principalement dans le secteur scolaire. S'ajoutent évidemment un certain nombre de plus petits groupes dans les deux secteurs.
Du côté des libraires, deux clans s'opposent : les librairies indépendantes et les chaînes de librairies qui, au Québec, sont définies comme étant quatre librairies ou plus détenues par un même propriétaire. La concentration chez les libraires est principalement marquée par la présence de deux grands groupes. D'abord, le Groupe Archambault, propriété de Quebecor, compte 15 succursales plus une librairie de langue anglaise, Paragraphe, en plus d'avoir intégré les librairies Camelot. Ensuite, le Groupe Renaud-Bray a été formé par la fusion en 1999 des chaînes Renaud Bray, Champigny et Garneau, et compte aujourd'hui 24 succursales. Au Québec, les chaînes de librairies, dont Renaud Bray et Archambault, détiennent 48,7 % du marché en librairie1.
Jusqu'à tout récemment, la distribution semblait avoir été plutôt épargnée par la concentration, ce qui pourrait étonner puisque, comme nous l'avons mentionné, la rentabilité de la distribution repose sur l'atteinte d'une masse critique. L'absence de rachats et de fusions n'a pourtant pas empêché la concentration de plus en plus grande des éditeurs chez quelques grands diffuseurs-distributeurs. Toutefois, le récent rachat du Groupe Sogides par Quebecor a provoqué la fusion des distributeurs de chacun des deux groupes, Québec-Livres et ADP, sous une nouvelle entité qui a adopté le nom de ADP. Par conséquent, la concentration chez les distributeurs est dorénavant beaucoup plus importante. Rappelons qu'en 2005-2006 (voir Tableau 2), les trois principaux distributeurs détenaient 79,7 % des ventes au détail, alors que les cinq principaux distributeurs en détenaient 90,2 %.
Déjà en 2001, Marc Ménard reconnaissait une certaine logique à la concentration chez les distributeurs : « Or toute tendance à la rationalisation, considérant les contraintes de taille critiques et la présence d'économies d'échelle inhérentes à ce type d'activité, favorise évidemment la concentration des entreprises2. » En soi, la concentration permettra aux distributeurs de mieux atteindre la masse critique nécessaire à la rentabilisation de leurs activités. Ils auront davantage de moyens pour mieux servir tant leurs partenaires éditeurs que leurs clients des réseaux des librairies et, le cas échéant, de la grande diffusion. Toutefois, les bienfaits de la concentration chez les distributeurs peuvent en même temps cacher certains effets pervers. En effet, dans un souci de rentabilité croissante à tout prix, le distributeur peut devenir plus enclin à ne privilégier que les titres dont les ventes sont à peu près assurées : « Une plus grande concentration pourrait d'abord peser lourdement sur le secteur de l'édition. En effet, un ouvrage disposant d'une forte mise en place est, et sera toujours, plus rentable et plus facile à distribuer qu'un ensemble de plusieurs livres aux ventes plus réduites et plus aléatoires. Advenant une concentration accrue de la diffusion-distribution, cette contrainte de rentabilité, c'est-à-dire la concentration des activités sur les seuls titres à fortes mises en place, risque fort de s'imposer davantage. Or elle s'oppose clairement au mouvement d'effervescence productive et innovatrice de l'édition […] Les objectifs de rentabilité des distributeurs pourraient ainsi rendre plus aléatoires la diffusion et la distribution des plus petits éditeurs ou des ouvrages plus difficiles s'ils en venaient, par exemple, à refuser de distribuer les ouvrages qui ne répondent pas à certains critères minimaux de vente3. »
Comme on peut le constater par la formation des groupes d'entreprises dans le secteur du livre, concentration (horizontale) et intégration (verticale) vont souvent de pair. Par l'intégration, des structures organisationnelles regroupent des entreprises (des groupes d'entreprises) de plusieurs secteurs, voire de tous les secteurs de la chaîne du livre. Ainsi, le Groupe Quebecor, par exemple, détient de nombreuses imprimeries, un nombre considérable de maisons d'édition couvrant à peu près tous les secteurs de publication, une entreprise de distribution parmi les plus importantes au Québec, une chaîne de librairies, des journaux, des médias électroniques, etc. Transcontinental répond à un profil similaire, détient un nombre important de journaux, et a pris une place importance en édition scolaire à tous les niveaux d'enseignement, sauf que le groupe ne dispose pas de librairies.
Doit-on craindre l'intégration dans la filière du livre? Ce qui dérange évidemment a priori, c'est le poids que prennent ces grands groupes dans les milieux associés au secteur. L'intégration inquiète également parce que les groupes disposent de toutes les instances pour mieux se positionner dans la mise en marché de leurs livres. On relevait au début du présent document certaines caractéristiques spécifiques aux distributeurs qui faisaient que ceux-ci avaient peu d'emprise sur leurs produits et sur les conditions de leur mise en marché : peu ou aucune emprise sur l'offre, sur les moyens de promotion des titres, sur le prix, etc. Or, le contexte de l'intégration offre aux distributeurs issus de grands groupes la possibilité d'influencer l'offre et les conditions de mise en marché des livres de leur groupe. Les groupes disposent en effet de toutes les entreprises de la chaîne de mise en marché pour imposer un titre, dans les meilleures conditions : ils ont les maisons d'édition pour publier le livre, les imprimeurs, le distributeur pour bien positionner le livre dans les librairies et en grande diffusion, les librairies pour bien présenter le livre aux clients, les médias pour faire la promotion de l'auteur et du livre, etc. Ce n'est pas que les groupes mettent ces stratégies en pratique qui dérange (personne ne peut démontrer qu'ils les mettent effectivement en pratique), c'est qu'ils aient la possibilité de le faire.
De même, on considère que les entreprises au sein des groupes intégrés ont la possibilité de s'offrir entre elles des conditions avantageuses qui pourraient les privilégier face à la concurrence : meilleurs coûts ou meilleurs délais d'impression, frais de distribution moindres, meilleur positionnement en librairie, publicités à moindre coût, entrevues plus accessibles pour les auteurs, etc. Le distributeur connaît le nombre d'exemplaires en stock pour un titre qui se vend rapidement, et pourrait informer la librairie du groupe d'une rupture de stock à prévoir et l'inciter à commander les exemplaires restants… Un éditeur du groupe peut reconduire automatiquement les commandes en ligne vers une librairie de son groupe. À nouveau, ce n'est pas qu'on accuse les groupes de favoriser ces pratiques, on craint plutôt qu'ils disposent de tous les ingrédients pour pouvoir les favoriser.
Enfin, les entreprises au sein des groupes intégrés pourraient avoir accès à des informations privilégiées sur les résultats de leurs concurrents. Elles ont la possibilité de connaître, par exemple, les ventes de leurs concurrents dans les librairies faisant partie du groupe, ou dans l'ensemble des librairies à travers le distributeur du groupe. On reconnaît les auteurs ou les thèmes les plus prometteurs, on connaît les bons et les mauvais coups des éditeurs. Les entreprises concernées se défendent bien d'avoir accès à de telles informations, mais est-il nécessaire de le rappeler : c'est qu'elles aient la possibilité d'y avoir accès qui dérange.
La concentration et l'intégration figurent sûrement parmi les principaux enjeux du secteur du livre de langue française au Canada. En concentrant la distribution dans un nombre trop restreint de distributeurs, on risque de nuire à la diversité de l'offre et à l'accès aux livres de langue française sur l'ensemble du territoire canadien. En privilégiant a priori les intérêts financiers, en accordant une place grandissante au best-seller, on limite considérablement la venue de nouveaux éditeurs qui pourtant alimentent la filière du livre de nouveaux auteurs souvent parmi les plus novateurs.
Par ailleurs, « cette concentration peut également peser sur les librairies, en particulier les librairies indépendantes ou à vocation littéraire, ou encore qui sont situées en région éloignée. Les librairies qui ne peuvent commander que de petites quantités pourraient se trouver isolées et mal desservies par des distributeurs dont les seuils de rentabilité et les exigences en matière de quantité minimale à expédier s'élèveraient. Cela constituerait, une fois encore, un frein à la diversité et à l'accessibilité des livres dans l'ensemble du territoire4. »
Notes
1. Benoît Allaire et Claude Fortier, Observatoire de la culture et des communications du Québec, « Hausse de 9 % des ventes de livres en 2007 », Statistiques en bref, no 39, juin 08, p. 2.
2. Marc Ménard, Les chiffres des mots : portrait économique du livre au Québec, SODEC, 2001, p. 178.
3. Idem, p. 186
4. Marc Ménard et Benoît Allaire, « La distribution de livres au Québec », dans État des lieux du livre et des bibliothèques, Observatoire de la culture et des communications du Québec, p. 146.