10 L'influence étrangère
Comme on l'a vu plus tôt, la distribution de livres de langue française au Canada a d'abord été une activité assurée majoritairement par des sociétés étrangères. Dans les années 1970, malgré un nombre important de petites entreprises de distribution, quatre grands distributeurs dominaient le marché : MIL (filiale de Hachette), la Socadis (coentreprise Gallimard/Flammarion), les Presses de la Cité et l'Agence de distribution populaire (ADP, fondée en 1961 pour diffuser les Éditions de l'Homme). Une seule, ADP, est de propriété canadienne, et seules la Socadis et ADP existent toujours. Les années 1970 ont également vu apparaître de nouveaux joueurs de propriété majoritairement canadienne1 qui figurent aujourd'hui parmi les principales entreprises de distribution, notamment Dimedia (en 1974) et Prologue (1976)2.
Ainsi, au fil des ans, le secteur de la distribution de livres au Québec et au Canada français est passé de majoritairement étranger à majoritairement canadien. Parmi les grandes entreprises de distribution, seule la Socadis est de propriété étrangère (et, dans les entreprises moyennes, Diffusion du livre Mirabel). Propriété de Gallimard et Flammarion, la Socadis concentre ses activités sur la distribution – et exclut la diffusion – , notamment celle de ses deux propriétaires et de Hachette, et d'un nombre grandissant d'éditeurs québécois et étrangers. La Socadis est également l'une des trois grandes entreprises de distribution à desservir la grande diffusion ; d'ailleurs, plusieurs distributeurs ont conclu avec elle des ententes spécifiques pour la grande diffusion.
Il semble que ni la propriété étrangère ni l'importation parallèle (l'importation au Canada de livres qui sont publiés légalement dans leur pays d'origine, mais dont l'importation se fait sans l'autorisation du titulaire des droits au Canada) ne constituent un enjeu du secteur de la distribution de livres de langue française au Canada. Tous les distributeurs rencontrés considèrent, par exemple, que la présence de la Socadis dans le marché canadien ne change rien de spécifique au contexte concurrentiel entre distributeurs, et la Socadis n'aurait aucun avantage particulier du fait de sa propriété. La majorité de son catalogue provient certes d'éditeurs étrangers, mais cette situation peut s'expliquer par le fait que l'entreprise ne fait que de la distribution, et que les éditeurs étrangers – plus particulièrement les éditeurs français – ont davantage la pratique de travailler séparément la diffusion et la distribution sur leur territoire national. Par ailleurs, la Socadis distribue un nombre important d'éditeurs canadiens, notamment en grande diffusion. Lorsqu'on les questionne sur l'impact d'un hypothétique changement de propriété d'un distributeur en faveur de propriétaires étrangers, les mêmes distributeurs affirment qu'ils regretteraient que la distribution soit de moins en moins à propriété canadienne, mais prétendent que les conditions de la concurrence ne seraient pas modifiées pour autant.
Par contre, la propriété étrangère ne constitue pas le seul risque d'impact du milieu du livre à l'étranger sur la filière du livre de langue française au Canada. En effet, les plus grands changements subis par les distributeurs québécois se sont imposés non pas à cause d'une meilleure ou une moindre performance des distributeurs concernés, mais à cause de transactions qui s'effectuent à l'étranger – principalement en France – et qui impliquent les éditeurs étrangers qu'ils distribuent au Canada. Ainsi, des distributeurs canadiens ont vu une partie importante de leur catalogue étranger passer chez leur concurrent canadien parce que la maison étrangère était vendue à un groupe plutôt distribué au Canada par leur concurrent.
Les changements qui ont concerné la distribution au Canada des deux grands dictionnaires français (Le Robert et Larousse) illustrent bien cette influence des transactions étrangères sur la distribution de livres au Canada. Jusqu'en 2004, le dictionnaire Larousse était distribué au Canada par ADP, propriété du Groupe Sogides. Il était alors acheté en France par Hachette. Or, Hachette est distribué au Canada par la Socadis : ADP perdait ainsi la distribution de Larousse, dont Le Petit Larousse équivaut à lui seul à des ventes d'environ 50 000 exemplaires par année. Sogides s'est alors tournée vers le Robert, propriété de Interforum. Alors que Interforum était distribué par Sogides, Le Robert était distribué par Dimedia dans le réseau des librairies, évitant ainsi que les deux grands dictionnaires soient logés chez le même distributeur. Par conséquent, Le Robert est passé de Dimedia à Sogides pour le réseau des librairies, ce qui a été très dommageable pour Dimedia.
Par ailleurs, si les investissements étrangers dans le secteur de la distribution du livre de langue française au Canada ne constituent pas spécifiquement un enjeu de l'industrie, il ne faut pas pour autant croire que celle-ci est à l'abri d'un transfert à des propriétaires étrangers de joueurs importants de l'ensemble de la filière du livre au Canada français, ce qui aurait alors un impact majeur sur le secteur. En effet, la concentration de plusieurs entreprises du secteur du livre au sein de grands groupes pourrait exposer ces entreprises à un transfert à des propriétaires étrangers, advenant une situation où le groupe était vendu en bloc. La taille de ces groupes est devenue telle qu'il se pourrait qu'aucun acheteur canadien n'aurait alors les moyens de l'acquérir.
À cet effet, la Loi sur Investissement Canada prévoit que toute acquisition par un non-Canadien d'une entreprise canadienne du secteur du livre devra être compatible avec la politique culturelle nationale et être à l'avantage net du Canada. Ainsi, règle générale, « l'acquisition d'une entreprise existante sous contrôle canadien par un non-Canadien ne sera pas autorisée3 ». Toutefois, la politique précise que le gouvernement pourrait faire exception à cette ligne directrice si « des Canadiens ont eu pleinement et équitablement l'occasion de l'acheter » et si « l'entreprise se trouve manifestement en détresse financière ». Or, plusieurs grands groupes dans le secteur du livre ont dorénavant atteint une taille imposante qui, advenant une vente, risque de dépasser les moyens financiers de leurs concurrents canadiens. Dans l'éventualité où le groupe était vendu – ou que le groupe d'entreprises propriétaire du groupe d'édition était vendu – il est possible qu'aucun Canadien ne puisse s'en porter acquéreur, ce qui pourrait exercer des pressions sur le gouvernement canadien pour qu'il autorise l'acquisition du groupe par un non-Canadien, créant ainsi une exception à l'application de la politique. Autant les grands groupes renforcent l'industrie canadienne du livre grâce à une meilleure capacité d'investissement et une plus grande présence sur le marché national et étranger, autant la concentration et l'intégration augmentent le risque qu'une partie de l'industrie canadienne du livre passe sous contrôle étranger, et ce, malgré la politique.
Notes
1. Il est parfois difficile de connaître avec précision les pourcentages de propriété canadienne et étrangère de certains distributeurs qui sont plutôt des entreprises à capital mixte.
2. Marc Ménard, Les chiffres des mots : portrait économique du livre au Québec, SODEC, 2001.
3. Source : http://www.pch.gc.ca/progs/ac-ca/progs/eiic-csir/bookp_f.cfm. La version intégrale de la Loi sur Investissement Canada est disponible à l'adresse suivante : http://lois.justice.gc.ca/fr/I-21.8/index.html.