9 Les perspectives et les limites des nouvelles technologies
Nous avons vu jusqu'à quel point les nouvelles technologies ont ouvert de nouvelles possibilités aux diffuseurs-distributeurs, notamment au chapitre des moyens de communication tout au long de la chaîne d'approvisionnement, et plus spécifiquement dans les communications entre le diffuseur-distributeur et le détaillant. L'implantation de la Needa a en effet permis d'accélérer les communications entre les partenaires, d'acquérir un meilleur niveau de précision et de réduire les erreurs au minimum, réduisant ainsi les coûts d'opération des entreprisse de distribution et de librairie. À l'intérieur même des entreprises de distribution, les systèmes de gestion des commandes et de gestion des inventaires permettent de retracer avec précision tous les mouvements d'exemplaires, réduisant les pertes à leur minimum, et gagnant encore une fois en rapidité et en efficacité. La distribution de livres ne saurait plus être gérée de façon efficace et efficiente sans ces systèmes technologiques performants. La technologie en distribution est également une des assises importantes de l'accès à la diversité, car elle permet de rentabiliser des opérations de distribution de livres ayant de très faibles potentiels de vente.
Le Système d'information sur les ventes, dont l'implantation est annoncée pour février 2009, promet également de provoquer une révolution dans le secteur du livre en permettant aux principaux intéressés de suivre au jour près l'avancement des ventes d'un titre, de connaître les mouvements des ventes par titre, par collection, par éditeur, par région, etc. Les analyses de plus en plus ciblées et sophistiquées permettront une meilleure planification des tirages et des réimpressions, de même que des placements et des réassorts. Si aujourd'hui il demeure difficile de disposer de données précises, fiables et exhaustives sur les ventes de livres, le Système d'information sur les ventes devrait pallier cette insuffisance du système.
Il ne fait plus de doute que le développement des nouvelles technologies dans la filière du livre a soulevé des attentes croissantes pour des pratiques plus performantes entre partenaires commerciaux, et même entre détaillants et clients. Toutefois, il demeure que de nombreux libraires indépendants sont peu informatisés, voire sont réticents à adopter les nouvelles pratiques qui pourtant leur permettraient de gagner en efficacité et d'économiser temps et argent. Des efforts doivent être maintenus par les associations de libraires et par les gouvernements à cet effet. Des outils comme la Needa et le Système d'information sur les ventes ne seront pertinents que s'ils suscitent l'adhésion de tous les partenaires commerciaux concernés. Sans quoi les gains ne seront que partiels et les informations recueillies seront incomplètes et par conséquent non pertinentes. La mise à jour de l'informatisation de toutes les librairies de langue française au Québec et au Canada demeure un enjeu majeur pour le secteur.
Le développement des nouvelles technologies influe également sur le médium de vente : le client acheteur a beaucoup changé et continue à changer ses pratiques d'achat, même pour des livres traditionnels sous leur forme imprimée. Dès les débuts de la vente de produits en ligne, le livre a été l'un des produits les plus vendus par Internet, peut-être grâce à la promotion massive effectuée très tôt par Amazon.
À chaque enquête de Statistique Canada sur le comportement des acheteurs sur Internet, le livre ressort parmi les produits les plus populaires chez les consommateurs internautes. Tout récemment, l'Indice du commerce électronique au Québec1 montrait que de mai 2007 à février 2008, en moyenne mensuelle, 15,95 % des Québécois ont réalisé un ou des achats en ligne au cours du mois. De ce nombre, en moyenne mensuelle pour la période d'octobre 2007 à février 20082, 12,3 % ont acheté un livre, une revue ou un journal en ligne. Le livre vient ainsi au 2e rang des achats en ligne au Québec, après les produits de voyage. On prévoit la publication prochaine de données sur les montants alloués à l'achat de livres par les internautes québécois.
Quel est l'impact des ventes par Internet pour les distributeurs canadiens de langue française? D'après les distributeurs consultés, cet impact ne se fait pas encore sentir de façon significative, mais pourrait prendre de l'importance à moyen terme. Il faut d'abord reconnaître que les ventes effectuées en ligne auprès des libraires québécois et canadiens-français (incluant Amazon.ca) n'échappent généralement pas aux distributeurs, puisque les libraires s'approvisionnent toujours chez le distributeur, quelle que soit l'origine de la vente. Précisons également qu'au Québec, compte tenu des règles de la Loi 51, toute institution est tenue de s'approvisionner en livres auprès d'une librairie locale, que ce soit par voie électronique ou directement en succursale. De même, l'acheteur institutionnel souhaite le plus souvent voir et feuilleter le livre avant de l'acheter, ce qui ne peut se faire qu'en librairie, du moins pour le moment, la possibilité de feuilleter les livres en ligne étant en cours de développement.
Les éditeurs québécois et canadiens-français ont été plus lents que leurs collègues du Canada anglais pour offrir la possibilité d'acheter directement sur leur propre site Internet. Encore aujourd'hui, un nombre significatif de sites d'éditeurs canadiens de langue française redirigent les acheteurs vers une librairie déjà identifiée, ou vers une liste de librairies. Encore dans ce contexte, la Loi 51 proscrit pour les institutions l'achat direct de livres auprès des éditeurs, ce qui limite les achats à l'extérieur de la librairie.
Toutefois, il y a peut-être de quoi s'inquiéter lorsqu'on constate que la vente finale des distributeurs a diminué de 21,3 % de 2001 à 2007 (ref. Tableau 10), contrairement à celle des éditeurs (augmentation de 61,1 %) et des libraires (augmentation de 37,3 %). Les éditeurs deviennent donc de plus en plus actifs dans la vente directe au client : on pourrait facilement croire que le développement de la vente en ligne y est pour quelque chose. Ce constat laisse présager que certains secteurs de la chaîne du livre pourraient entrer de plus en plus en concurrence avec leurs partenaires traditionnels, risquant ainsi de briser le fragile équilibre entre les secteurs et de mettre en danger la rentabilité de certains des maillons de la chaîne. À moyen terme, la croissance rapide des ventes finales par les éditeurs pourrait avoir un impact important sur les libraires et les distributeurs. Les nouvelles technologies risquent ainsi de modifier certains circuits de vente.
Par ailleurs, les nouvelles technologies ont également modifié plusieurs produits culturels. On n'a qu'à observer le secteur de la musique pour constater jusqu'à quel point non seulement le CD a remplacé très rapidement la bande audio, mais également comment il disparaît lui-même progressivement au profit du téléchargement direct dans le lecteur audionumérique MP3. Certes, le livre comme objet fait également partie du plaisir de lire. Toutefois, il demeure que dans certains secteurs, le livre électronique sous toutes ses formes annonce des changements importants dans le produit comme tel.
Le distributeur aura-t-il toujours un rôle à jouer dans la mise en marché du livre sous forme électronique (e-book, pdf ou autre)? Il semble déjà que les grandes librairies en ligne (Amazon, notamment) et les principaux portails (Yahoo, Google, Microsoft, etc.) se sont déjà lancés dans la course non pas au produit électronique comme tel, mais au contenu sous forme électronique, ce qui pourrait les amener à devenir les fournisseurs de livres et de contenus sous forme électronique, au détriment des distributeurs de livres et des librairies traditionnelles. À ce chapitre, même nos grandes chaînes de librairies canadiennes ne sont pas dans la course.
De même, les éditeurs pourront être tentés par la vente directe de livres en format électronique. D'ailleurs, à travers leur association professionnelle, ils travaillent actuellement à l'implantation d'un intégrateur de produits électroniques qui leur permettrait de vendre directement ces produits aux individus et aux institutions, sans passer par les intermédiaires traditionnels que sont les libraires et les distributeurs. Le produit électronique n'est pas couvert par la Loi 51 (il n'existait pas au moment de l'adoption de la Loi), du moins pour l'instant. L'orientation que prendra cette stratégie au cours des prochaines années aura un impact important pour les distributeurs, et risque de mettre en péril le fragile équilibre au sein de la filière du livre.
Les distributeurs rencontrés se sont dits inquiets, moins à court terme qu'à moyen terme, et souhaiteraient savoir comment mieux se préparer à ce tournant technologique. Tout comme on soulève l'importance pour les éditeurs canadiens de se concerter en vue de mieux connaître et comprendre les changements en cours et de développer des solutions communes, ce même besoin se fait sentir chez les distributeurs. Peut-être les associations et les gouvernements devraient-ils s'y pencher dès maintenant.
Enfin, parmi les nouveaux rôles que pourraient jouer les distributeurs figure l'offre d'impression sur demande. L'impression sur demande donne la possibilité, grâce à un matériel de reprographie compact, d'imprimer de courts tirages, voire un exemplaire d'un titre épuisé, ou d'un titre qui n'a même jamais connu de tirage initial3. Les entreprises de distribution sont les seules entreprises (avec les grandes chaînes de librairies) à disposer de la masse critique (et d'ententes contractuelles avec des éditeurs) pour être en mesure d'offrir le service d'impression sur demande et surtout de le rendre rentable. Toutefois, encore dans ce contexte, il est pour l'instant difficile de connaître la plate-forme sur laquelle seront développés ou sauvegardés les documents électroniques, ce qui augmente le risque associé à des investissements dans cette technologie. De même, le livre imprimé sur demande ne présente pas encore la qualité du livre imprimé classique, et son coût demeure élevé. À moyen terme, par contre, l'impression sur demande pourrait devenir un service offert par les distributeurs, ce qui permettrait d'augmenter considérablement l'offre en rendant disponibles les titres épuisés, et de réduire considérablement les besoins en entreposage.
Notes
1. http://www.infometre.cefrio.qc.ca/loupe/enquetes/indiceCommerceElectronique.asp.
2. Les données spécifiques aux catégories d'achat ne sont recueillies que depuis octobre 2007.
3. Voir à cet effet l'étude menée par Édinova en 2007 à l'intention du ministère du Patrimoine canadien intitulée Nouvelles technologies et politiques culturelles dans le secteur de l'édition.